Alizé Lehon

Un séjour hors du commun

Aller à Bayreuth était pour moi un rêve que je ne pensais pas réaliser de si tôt ! Déjà dans le train Stuttgart-Nuremberg, j’ai ressenti l’excitation de ce voyage en contemplant les paysages verdoyants de la région Bade Wurtemberg. J’ai rencontré les autres boursiers et boursières dès la première « soirée de bienvenue Franconienne » : nous n’étions pas moins de 220, venant du monde entier ! Au menu, viandes, Bratwürste et bières de la région qui ont sans doute participé à l’ambiance chaleureuse et festive qui a régné ce soir-là !

Ma première expérience de la salle du Festspielhaus fut avec la musique du Vaisseau fantôme. Dès l’ouverture, je suis saisie par l’acoustique particulière du lieu : le son de l’orchestre, bouillonnant, semble sortir de haut-parleurs placés de part et d’autre de la scène. Émergeant des profondeurs de la scène, le son nous parvient, à la fois très clair et net mais comme « étouffé », sans doute par la conque qui recouvre la fosse. L’avantage considérable est un équilibre parfait : les chanteurs et chanteuses ne sont jamais couverts par l’orchestre, ce qui est une problématique récurrente à l’opéra. J’ai pu ainsi profiter pleinement des voix wagnériennes : celles de Georg Zeppenfeld (le Hollandais) et Elisabeth Teige (Senta) m’ont particulièrement marquée de par leur puissance et leur profondeur. J’ai aussi été impressionnée par la qualité des chœurs, notamment les chœurs de femmes qui allient précision et légèreté. Pour ma part j’ai été transportée par cette version mais ce ne fut pas le cas de tout le monde. En effet, la mise en scène de Dmitri Tcherniakov est originale et prend beaucoup de libertés avec l’histoire imaginée par Wagner.

Le matin suivant j’ai pu visiter le nouveau musée Richard Wagner, rénové et agrandi en 2015, ainsi que la maison Wahnfried. J’ai ainsi découvert de très belles pièces qui retracent l’histoire du théâtre (costumes, éléments de décor, peintures…) ainsi qu’une maquette de la fosse d’orchestre qui m’a beaucoup intriguée, de part la disposition des différentes sections. Visiter la maison Wahnfried, résidence de Richard Wagner à Bayreuth, nous permet d’entrer un peu dans l’intimité et la vie quotidienne du compositeur et de sa famille.

L’après-midi, Parsifal était joué sur la colline. L’ouverture m’enchante, on a la sensation que le son sort de nulle part, comme un halo qui progresse doucement, par vagues, avant de nimber toute la salle. C’est un moment magique. Pour le reste de l’opéra, j’ai un peu regretté de ne pas avoir mémorisé le livret avant. Le rythme de l’action est très lent et il est parfois difficile de rester concentrée sur l’histoire sans comprendre de ce que disent les personnages (des sous-titres m’auraient bien aidée !). De plus, la mise en scène ne m’a pas convaincue ni aidée dans la compréhension de l’œuvre. Mais la musique de Wagner et les couleurs orchestrales sont d’une grande beauté, on sent vraiment la dimension mystique, presque sacrée de l’œuvre qui a été écrite spécialement pour être jouée dans ce théâtre. Cette deuxième soirée fut aussi l’occasion pour moi de découvrir les « traditions bayreuthiennes » si je puis dire : les ballades dans les jardins pendant l’entracte, les sonneries de cuivres annonçant la reprise par un leitmotiv…mais aussi les sièges en bois qui au bout de quelques heures commencent à se faire sentir !

Le lendemain matin nous avons eu le privilège de visiter le Festspielhaus avec une guide (habituellement il n’y a pas de visites-guidées pendant le festival). Elle nous explique l’histoire du lieu, comment Wagner l’a imaginé et conçu et à quel point sa vision était révolutionnaire pour l’époque ! Il voulait un lieu dédié uniquement à la musique et à l’action sur scène (noir total, orchestre et chef invisibles depuis la salle, architecture qui attire le regard vers la scène…) et où les mondanités n’étaient pas de mise (c’est pour cela qu’il n’y a pas de bar à l’intérieur mais à l’extérieur !). La visite de la fosse d’orchestre fut un moment assez émouvant pour moi qui suis cheffe d’orchestre. J’ai pu apprécier et comprendre les raisons de la disposition très particulière de l’orchestre et je me suis arrêtée quelques instants sur le podium du chef, imaginant qu’un jour j’y monterai peut-être pour diriger ! Un rapide passage dans le « couloir des chefs » m’a permis d’apercevoir le portrait d’Alain Altinoglu, mon professeur de direction au CNSM de Paris, qui a dirigé Lohengrin à Bayreuth en 2015.

L’après-midi était à la fête avec un Tannhäuser génial et déjanté ! Ce fut mon opéra préféré des trois auxquels j’ai assisté : j’ai adoré la mise en scène drôle, intelligente, révolutionnaire, avec une utilisation de la vidéo qui sert l’action à merveille. À l’entracte, une surprise nous attendait dans le parc autour du lac : un numéro de drag queen avec des personnages de l’opéra, une plongée dans le Venusberg rock’n roll de Tobias Kratzer…de quoi bousculer les codes traditionnels de l’opéra ! Le metteur en scène joue avec la frontière entre la scène et la vie réelle, frontière franchie à plusieurs reprises au cours de l’opéra, et questionne ainsi la place de l’œuvre dans le monde actuel. Une mention particulière à Nathalie Stutzmann qui dirige cette production avec brio. C’est la deuxième cheffe invitée à Bayreuth après Oksana Lyniv, et la première cheffe wagnérienne française ! J’espère que ce n’est que le début d’une longue lignée de cheffes.

Le dernier jour fut pour moi l’occasion de visiter la maison de Siegfried Wagner, qui aborde le sujet délicat des relations entre Wagner et le national socialisme. Des vidéos explicatives très bien réalisées racontent la récupération de la musique et de l’idéologie wagnériennes par le parti nazi ainsi que les relations qu’entretenaient certains membres de la famille avec Hitler. C’est un sujet difficile et douloureux mais qu’il est nécessaire d’aborder selon moi.

Notre séjour s’est conclu par le Concert des boursiers, suivi d’un dîner et d’une soirée. J’ai été ravie d’écouter mes talentueux collègues ainsi qu’un invité spécial, le baryton wagnérien Michael Kupfer-Radecky qui a conquis l’assemblée ! Après le dîner, certains se sont mis au piano pour improviser, jouer et chanter des airs de jazz, des compositions personnelles…l’ambiance était très détendue et joyeuse, une belle façon de terminer ce séjour hors du commun ! Je repars avec des souvenirs inoubliables et surtout de très belles rencontres parmi mes collègues boursiers, que j’espère pouvoir retrouver au cours de ma vie musicale.

Je tiens à remercier chaleureusement les membres du Cercle National Richard Wagner et tout particulièrement Cyril Plante, pour m’avoir permis de vivre cette formidable expérience. Je remercie également le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et sa directrice, Emilie Delorme, sans qui je n’aurais sans doute pas eu accès à cette bourse. Et pour terminer je suis reconnaissante à mon professeur, Alain Altinoglu, qui m’a donné envie de découvrir Bayreuth à travers ses récits et ses anecdotes et qui m’inspire dans la voie fascinante de la direction d’opéra.

Alizé LÉHON, boursière 2023