Tristan und Isolde à l’Opéra-Bastille

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Ce sujet a 5 réponses, 2 participants et a été mis à jour par  Von Tronje, il y a 3 jours et 13 heures.

  • #2131

    Anne HUGOT LE GOFF
    Modérateur

    Comment juger, treize années plus tard, le travail choc (et chic) de Peter Sellars et Bill Viola sur Tristan und Isolde, alors que la video est devenue omniprésente, voire envahissante, sur tous les plateaux ? Tout d’abord, en insistant sur un point : chez Sellars /Viola, la vidéo n’accompagnait pas la mise en scène ; elle était la mise en scène. Prétendant nous donner à voir les tréfonds de l’âme des protagonistes, qui pouvaient se permettre de rester hiératiques, presque immobiles, sans avoir à mimer leurs émotions ; à part quelques étreintes entre les amants, régnera le statisme de chanteurs s’exprimant assis ou debout, face à la salle. Et permettant de réduire le décor au minimum, une grande banquette noire dans un environnement tout aussi noir. Noirs aussi les costumes
    Quelque chose a très mal vieilli, à mon sens, et gagnerait à disparaître, ce sont ces deux acteurs qui sont censés représenter les inconscients des amants, inconscients qui se révèlent, qui se mettent à nu, avant de se noyer dans le maelstrom de leurs désirs. Images cucul…. à la limite du ridicule. Je pense que l’on gagnerait à rester dans le symbolique, là où le feu se mêle à l’eau, l’écume à la fumée, où les corps sont en apesanteur dans des tourbillons fluides, et ne garder de réaliste que ces images de mer violente, ou encore ce chemin si désolé, si sinistre où Tristan va entraîner Isolde. A la fin, les corps sont en lévitation, ciel, eau, on perd la notion des éléments….
    Une chose intéressante aussi est la spatialisation de la salle, l’appel de Brangaene vient d’une loge, l’escorte de Marke entre par le haut du parterre.
    Dans ce parti pris de dépouillement absolu, la voix des chanteurs est tout ce qui leur reste et sans doute sont ils encore plus exposés que dans une mise en scène gigotante comme celles qu’affectionne le Met… Et là, vainqueur absolu de la soirée : René Pape. Non seulement sa voix, si chaude, si homogène, est sublime, mais chacune de ses expressions a un sens. Chaque geste a une signification. Chaque mot a un poids. Sa douleur, son infinie affection pour Tristan, malgré tout…. Tout est bouleversant.
    Kurwenal a rarement été aussi bien servi que par Matthias Goerne, voix sombre qui prête au fidèle suivant beaucoup de noblesse ; on se doute bien que ce grand spécialiste du lied serait très mal à l’aise si on lui demandait, aussi, de jouer…. Ekaterina Gubanova, avec son beau timbre, fait parfois de l’ombre à sa maitresse. Et pour les comprimari, c’est une vraie fête : excellents Neal Cooper dans le bref rôle de Melot , Nicky Spence dans ceux du berger et du jeune marin, et Tomasz Kumiega dans celui du timonier.
    Mais voilà : l’opéra ne s’appelle pas Le roi Marke, mais bien Tristan et Isolde… Il y a de plus belles voix que celle de Martina Serafin. Timbre acide, à la limite de la justesse parfois, au medium ingrat, elle fait le job dans ce rôle dévastateur parce qu’elle sait, elle aussi, dire ses mots, passant de l’orgueilleuse vindicative du premier acte à la femme éprise, prête à suivre son homme où qu’il aille, du dernier.
    Quant à Andreas Schager, il est de toutes évidences le helden tenor du moment. Voix scintillante, solaire, colorée, diction parfaite, projection insolente, et une puissance vocale qu’il sait, aujourd’hui, fort bien dompter, délivrant de très beaux piani. Mais en quoi incarne t-il ce héros suicidaire, si représentatif en fait du romantisme allemand (oui, pas si loin du jeune Werther !). C’est beau, mais quand Schager essaye de s’animer, de faire vivre un peu son personnage, on a du mal à y croire. C’est dommage. C’est bien dommage !

  • #2133

    Von Tronje
    Participant

    J‘étais prêt à suivre et approuver votre compte-rendu jusqu’à ces dernières phrases : c’est dommage. C’est bien dommage !
    Vous semblez reprocher à Andreas Shager de vouloir animer son personnage, mais la faute en revient à ce qui précède !
    Vous le dites vous-même : il n’y a pas de mise en scène autre que celle de la vidéo « cucul… limite ridicule ».
    Alors comment reprocher à un artiste de vouloir faire vivre son personnage ?…
    La mise en vidéo date de 13 ans ?
    Je doute que Viola ait modifié quoi que se soit, elle a donc son âge.
    Je doute que Sellars soit venu pour remettre en place et diriger les acteurs : ça c’est dommage !
    Parce que le hiératisme et le dépouillement absolu : ça c’est génial !
    « La voix des chanteurs est tout ce qu’il leur reste ». Mais pour Tristan, pour Isolde, rejeter tout le monde extérieur…..c’est rejeter le monde des apparences et rejoindre le monde de la nuit…
    (Une nuit d’où sort la voix de Brangäne , [dans la salle, pourquoi pas ? Si elle reste invisible], une voix qui vient d’ailleurs, immatérielle).
    Et le hiératisme n’est pas un obstacle au sublime, à preuve votre éloge mérité de René Pape pour qui un seul geste prend une importance et une signification ; seulement Pape a une quinzaine d’année de carrière de plus que Shager ; Il a donc travaillé et appris avec plus de (vraies) mises en scène et puis lors de son monologue il n’a pas un orchestre déchainé à surmonter. (Je parie aussi que pour que tout soit bouleversant vous avez oublié la vidéo intrusive.)
    Andreas Shager est parfait dans les moments paroxystiques parce qu’alors l’émission du son oblige le corps à avoir une posture et une gestuelle juste. Je pense de même pour le Parsifal de cette année à Bayreuth (Die Wunde! – Die Wunde! -) pour le reste il lui suffira d’avoir un bon metteur en scène.
    Denrée rare, voir Lohengrin Bayreuth 2018, où la mission de Lohengrin est d’« apporter de l’électricité dans les ténèbres de Brabant, semblable à l’électrification de la Russie par Lénine » (sic) où : «… plus ses orteils éthérés touchent le sol, plus il est corrompu par l’influence de la réalité. (resic). Ce qui vous en conviendrez complique un peu tout, mais que je ne suis pas arrivé à détester ! (et pourtant) !

    P.S. Je vous relis. Je ne suis pas sûr que Tristan soit suicidaire.
    Werther se suicide parce que Charlotte le repousse (il reste désespéré, seul)
    Tristan ne veut pas se tuer, il souhaite mourir.
    Tristan souhaite mourir pour abolir ce « und » « So stürben wir, um ungetrennt, ewig einig… »
    pour être « …un pour l’éternité, … »

  • #2136

    Anne HUGOT LE GOFF
    Modérateur

    Vous l’avez compris, j’aime énormément Schager! Je trouve nonobstant qu’il manque de cette aisance sur scène…. qui fait partie de l’aura du beau Jonas! Il a appris a maîtriser sa puissance vocale; c’est très bien! Maintenant, sur ce terrain, il faut reconnaître que quand on confie la baguette à Jordan, on entend l’orchestre de l’opéra jusqu’à Rouen. Hier, aux Huguenots, je me disais: chouette! on entend les chanteurs! leur voix n’est pas couverte par des tonitruances orchestrales…. il est vrai qu’on n’a pas à faire à un orchestre wagnérien…
    Pour moi, Tristan est typiquement LE héros dépressif et suicidaire. Parce qu’il est obsédé depuis toujours d’être né de parents morts. Tonton Freud l’aurait guéri, s’il l’avait connu, et Isolde serait encore en vie…..

  • #2137

    Von Tronje
    Participant

    Je ne doute pas qu‘ Andreas Schager ait une place de choix dans le Panthéon de vos chanteurs.
    Je crois seulement qu’un artiste qui s’investi comme lui à une sensibilité exacerbée et que pour un écrit public (même en petit comité) qui pourrait lui être éventuellement rapporté cette « difficulté à y croire » aurait un effet dévastateur. J’aurais plutôt formulé que son personnage gagnerait à avoir des mouvements de bras plus sobres parce que vous voyez Tristan comme suicidaire et dépressif ; en donnant des pistes à explorer : ce chant plaintif annonçant la mort du père puis de la mère dont la voix l’a hanté et le hante encore.
    Ce qui va dans le sens de votre analyse.
    J’étais resté sur le héros, fier, victorieux, qui à cherché à guérir de sa blessure auprès d’Isolde.
    Je pensais à l’influence de Schopenhauer sur Wagner. Schopenhauer qui affirmait que « le suicide est une marque d’affirmation intense de la Volonté » (pas de dépression) et qu’il faut seulement se détacher du Vouloir-vivre. Je voyais le coté abattu résultant ponctuellement de sa blessure, du désespoir de ne pas voir arriver Isolde, de l’idée de mourir sans l’avoir revue.
    Reste un point sur lequel nous serons d’accord (?) : une hypothétique guérison, nous n’aurions pas eu Tristan et Isolde et là c’est peut-être moi qui serai déprimé !

  • #2139

    Anne HUGOT LE GOFF
    Modérateur

    Le couple est psychologiquement passionnant. Si l’amour est l’association du principe mâle et du principe féminin, c’est bien Isolde le mec. Elle est forte, orgueilleuse, colérique, vindicative. Lui n’a pas pu se sortir de ses blessures d’enfance. Ils sont tombés follement amoureux l’un de l’autre quand elle soignait Tantris; ils n’ont pas voulu se l’avouer, elle par orgueil, lui par peur de la vie. Qu’est ce que Brangaene leur a fait boire? du LSD, ou peut être du GHB (dit aussi drogue du violeur), en tous cas une substance qui fait tomber les inhibitions….. et donc, aussi, la peur de la mort. Il y aurait du grain à moudre dans une vision pharmaco-psychologique de Tristan….

  • #2141

    Von Tronje
    Participant

    Frau Minne kenntest du nicht?
    Il n’y a aucune substance dans le philtre !
    Il n’y a eu que le regard de Tantris.
    « Er sah mir in die Augen »…
    Isolde laisse retomber l’épée, le drame est noué.
    L’inhibition tombera uniquement parce qu’ils penseront être près de mourir. Alors qu’importe le monde !

    Suite à une discussion après conférence (passionnante) je confirme que Placido Domingo a bien chanté sur scène Lohengrin. C’était à Vienne en 1990 avec Cheryl Studer, Dunja Vejzovic sous la direction de Caudio Abbado (2DVD)

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