Un beau voyage à Berlin avec deux magnifiques productions au Deutsche Oper!

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Ce sujet a 4 réponses, 3 participants et a été mis à jour par  Chantal et Alain, il y a 2 semaines.

  • #1898

    Anne HUGOT LE GOFF
    Modérateur

    Eh bien, ce voyage à Berlin nous aura permis de découvrir deux magnifiques spectacles qui, semble t-il, font partie du répertoire du Deutsche Oper depuis un certain temps et m’ont ravie, non solum à cause de leurs distributions, sed etiam de leurs superbes mises en scène, ni empoussiérées, ni embarbouillées de regie-theater, mais avec une vision, une ligne directrice, un sens. Pas exactement la vision que Wagner nous a exposée, mais peut être celle qu’il aurait souhaitée s’il avait été un peu plus courageux….
    Commençons par Lohengrin. La vision: c’est black is black…. Notre monde est foutu. Si un héros vient sauver ce monde misérable, il ne peut qu’échouer. Ou alors…. (voir plus loin) Dès le prélude, nous sommes avertis. Le rideau s’ouvre sur un champ de bataille recouvert de morts. Trois, quatre personnages circulent entre ces morts, pour tenter de retrouver sans doute un être cher…. Il semble que les affaires du Brabant aient bien mal tourné.
    Les décors sont très dépouillés, le plus souvent réduits à un fond sombre rayé de noir. Au troisième acte, à la place du gigantesque plumard qui encombre le plus souvent la scène et qui semble mieux fait pour une partouze que pour de chastes ébats conjugaux, il n’y a qu’un lit à une place. Bizarrement haut. Bizarrement carré. Qui ressemblerait plutôt à un tombeau. C’en est un, en fait… On vous l’a dit, que c’est une vision noire. Et cohérente
    Bien franchement, avez-vous jamais été convaincus par cette fausse happy end, qui voit le petit frère tout à coup réapparaître tout gambadant, alors que Lohengrin vient d’expliquer que sa mission ayant échoué, l’enfant ne peut revenir ? Absurde ! comme si pour Wagner, in fine il était impensable que le Héros, que Lohengrin fils de Parsifal, soit un looser ! Eh bien, le metteur en scène Kasper Holten n’en veut pas. C’est un petit cadavre que Lohengrin salue avec une ironie amère comme le futur sauveur du Brabant…. Mais, comment interpréter cette dernière image où Lohengrin magnifique est dressé face au public ? Nous lance t-il un dernier regard avant de repartir vers le monde des chevaliers ? ou bien veut on nous signifier que quand l’homme échoue, arrive le surhomme ? Et cette optique du surhomme, on sait bien vers quelles terribles dérives elle peut nous entraîner ! Le costumier a affublé le héros d’un sac à dos en forme d’une gigantesque paire d’ailes qu’il pose et reprend, serait ce le signe d’une certaine duplicité de Lohengrin ? La dessus je n’ai pas de réponse. Il faudrait, en fait, que je revoie le spectacle une seconde fois pour relier plus clairement le chargement /déchargement des ailes à des moments précis de l’action…
    . Gunther Groissböck qui chante le Roi Heinrich va bien être la grande basse wagnérienne des décennies à venir, même s’il lui manque encore les quelques notes très graves de la partition. Petra Lang est une Ortrud venimeuse à souhait. A côté d’elle, Simon Neal est un Telramund un peu en retrait, même s’il ne démérite pas! On a rarement senti un Friedrich aussi dépendant de sa sorcière de femme. Quant à la jolie Rachel Willis-Sorensen, dont la voix manque à la fois de puissance et de fixité, sans démériter non plus, je me demande si elle ne s’attaque pas à un rôle encore trop lourd pour elle.
    Reste le héros du jour, le beau blond, Klaus Florian Vogt dont la ligne de chant est évidemment idéale -à Paris, la salle l’aurait interrompu pour clamer bruyamment son admiration après un sublime récit du Graal commencé sotto vocce…. Comme souvent, il a au début l’air de s’ennuyer un peu, mais avec Elsa il va petit à petit traduire une exaspération que je trouve très juste.
    Tannhäuser bénéficie aussi d’une mise en scène d’une intelligence exemplaire, due à Kirsten Harms qui semble être la metteur en scène attitrée du Deutsche Oper et qui de plus, esthétiquement, nous réserve des moments fulgurants.
    Venus et Élisabeth sont interprétées par la même chanteuse, ce qui pour moi est incontournable, puisqu’il s’agit bien du conflit entre la femme tentatrice et la sainte, celle que l’on admire et celle que l’on désire, la maman et la putain quoi. Notre pauvre chevalier a certainement des idées bien précises sur ce qu’il aimerait faire à Elisabeth, mais les codes de l’amour courtois lui commandent de ne la révérer que de loin…. D’ailleurs, que viendrait faire Vénus dans la chrétienté médiévale? Mais il n’est pas si facile de montrer de façon aussi élégante que Venus n’est autre que la projection sexuée d’Elisabeth.
    J’ai adoré aussi voir nos maîtres chanteurs tout caparaçonnés de métal, enfermés qu’ils sont dans l’armure de leurs préjugés, de leur pudibonderie, de leur bien-pensance, en partance avec leurs chevaux aussi nickelés qu’eux vers quelle dérisoire croisade contre le stupre…. cette armure, sauf Wolfram la fendra au moment de la mort de la jeune fille, où il est vêtu comme un simple homme, montrant qu’il a moins de préjugés et plus d’humanité que les autres. Et dans la romance à l’étoile, recouvrant respectueusement le corps d’Elisabeth d’un simple drap blanc, l’excellent Marcus Bruck nous fait monter les larmes aux yeux.
    Des le début, nous sommes fascinés par des images superbes. Le Venusberg est une sorte d’étang, d’où émergent tour à tour comme dans un ballet orchestré par la musique, (mais pas raides comme dans la natation synchronisée!) les bustes de ravissantes aux boucles blondes, aux seins….. avantageux, animés de lents mouvements voluptueux. Envoûtant! Nous retrouverons ce même décor pour les pêcheurs partant en pèlerinage….(normal, ils sortent de ce même enfer du stupre….) Mais au dernier acte, ahahah, ces pêcheurs revenus soit disant « guéris », nous les voyons sortant de leurs lits d’hôpital….. pour se reprécipiter sous la couette, comme s’ils aspiraient à vite retrouver l’état de maladie -l’état de pêché….
    Et nous allons voir finalement Elisabeth émerger de son drap, revenant vers nous, vers lui…. mais sous sa forme de Vénus. La transformation est assez simple: ses chastes nattes sont dénouées pour former des boucles blondes, et la guérison (on se fiche du rameau qui refleurit), c’est quand Tannhäuser enlace sa fiancée, Elisabeth désirable, formant avec elle une sorte d’oeuf, l’oeuf primitif: le chevalier a réconcilié son esprit et son corps, son idéalisme et sa sexualité. Magnifique!!
    Emma Bell a tout: une voix belle et puissante mais qu’elle nuance à merveille, et aussi une silhouette de rêve sous ses mousselines vénusiennes, et un visage ravissant. Quant à Andreas Schager que je me réjouissais de voir enfin en scène puisqu’il a jamais chanté en France (mais bientôt en Parsifal!) on tient enfin un Heldentenor, un vrai (ce que ni Kaufmann ni Voigt ne sont à cent pour cent) un Sigmund, un Siegfried quoi! Tout au plus pourrait t-on lui conseiller de modérer parfois un peu sa vaillance…. Il a été très applaudi mais je l’ai entendu bizarrement fort critiqué par certains membres du club France. On l’accuse de crier. Evidemment! La caractéristique de Tannhaüser, c’est la colère. Il est en rogne contre tout le monde. Contre Vénus, contre lui-même, contre ses camarades chanteurs, contre le Pape…. comment voulez vous qu’il s’exprime autrement? Nous en jugerons donc après Parsifal, qui demande plus de subtilité.

  • #1908

    Von Tronje
    Participant

    Deux belles soirées à Berlin.

    Commençons par Lohengrin donc.
    Le prélude est bâti sur le motif du retour du saint-Graal, (entouré d’anges), au Montsalvat .
    Nous aurons donc la vision d’un champ de bataille couvert de cadavres.
    Et, comme Henri rappelle qu’il a obtenu une trêve de neuf ans toujours en cours, cette vision est pour le moins prémonitoire !
    Les ailes de Lohengrin ? C’est joli, elles prennent bien la lumière, mais quand il fait face à Elsa c’est
    plus à Léda que l’on peut penser ou qu’une oie blanche pour un cygne… que le couple est bien apparié !
    Pourquoi tant de talent pour des incohérences ?

    Un critique se plaignait récemment que pour Parsifal « les surtitres d’Alfred Ernst étaient bourrés d’erreurs ».
    Ernst pourtant connaissait bien l’œuvre de Wagner, il a publié un livre de 540 pages sur l’Art de Richard Wagner – l’œuvre poétique (Plon 1893)
    Alors ? C’est que sa traduction est faite pour être chantée et non pas lue.
    De même à mon sens les mises en scène actuelles sont des mises en scène de théâtre faites sur le texte du livret. Alors que le temps du parler n’est pas celui du chant, de la musique. Donc on meuble. un prélude, rideaux fermés ? Impossible, on s’ennuierait!
    Le livret est jugé pauvre ? mais …, il est fait pour être chanté ! Pas pour être simplement joué.
    Le temps du théâtre diffère du temps dramatique musical qui se surimpose comme il peut.
    Les moments marquants de Berlin sont ceux où la gesticulation théâtrale s’arrête :
    Ortrud cesse de jouer les démoniaques pour révéler sa vérité dans ses imprécations,
    Tannhäuser, isolé, arc-bouté lance son nach Rom !
    Henri l’oiseleur laisse entrevoir le futur chef de guerre,
    Lohengrin marque son exaspération.

    Je veux aussi défendre le happy End.
    Notez que Lohengrin ne dit pas que Gottfried ne peut pas revenir. Il a échoué soit, mais chantez avec Thill (sans surtitre) :
    Donne lui donc si Dieu veut qu’il paraisse, le cor, le fer, l’anneau que je te laisse…
    Gottfried peut réapparaître, son héritage est prêt.

    Tannhäuser acte III Berlin
    Des dizaines de lits d’hospice encombrent la scène, un labyrhinte où se perdent les artistes et le spectateur d’autant que je ne suis pas convaincu ni par le changement de natte de Vénus/Elisabeth ni par un Tannhäuser mourant sur les genoux d’une Elisabeth réssucitée ???

    Tannhauser acte III Bayreuth Wieland Wagner 1965
    Un plateau nu, en fond de scène un cyclorama sur lequel des silhouettes de pénitents en ombre chinoise se déplacent lentement avec des poses très picturales, pendant que les chœurs invisibles suivent leur progression.
    Le décor change avec la musique, plusieurs rangées superposées de têtes stylisées entourées d’une auréole d’or,
    (comme sur les icones) apparaissent progressivement créant une ilusion d’optique pendant que Tannhäuser s’affaisse doucement en un mouvement contraire.
    Une lumière ! (merci Mr Eberhardt) et la sensation d’une élévation !
    C’était mieux avant ?

    A Berlin ce furent quand même deux soirées mémorables avec des distributions superlatives, de grands artistes.
    C’était différent !

    • #1910

      Anne HUGOT LE GOFF
      Modérateur

      En tous cas….. merci de participer au Forum, et de nous faire part de votre expérience! n’hésitez pas à vous manifester à chaque nouveau spectacle -et à faire participer vos amis au Forum!

  • #1911

    Von Tronje
    Participant

    Berlin – Lohengrin
    J’ai peut-être été un peu de mauvaise foi lors de mes réserves sur la mise en scène de Lohengrin.
    Cette vision noire peut parfaitement se concevoir sans trahir l’œuvre.
    Heinrich vient pour lever des troupes en vue d’une reprise de la guerre avec les Hongrois. Il a besoin de chef, Gottfried est trop jeune, Elsa manque de caractère. Telramund marié à une descendante de famille royale implantée depuis des siècles en Brabant est un bien meilleur allié. Un jugement de Dieu (pour satisfaire le peuple) et l’affaire est faite.
    Lohengrin, venu de nulle part, un politique roi de la communication. Ses ailes sont son logo. Un discours, un mariage princier, le peuple est conquis et l’acclame.
    Tout n’est qu’une affaire de lutte de pouvoir et Lohengrin a perdu sa légitimité avec son innocence.
    Il peut rester. Mais il n’a rien d’un surhomme il reste Humain, trop humain.

    Dernier persiflage : lorsqu’il quitte la passerelle, il retire ses ailes parce que la porte est trop étroite pour pouvoir passer.

    Plus sérieusement, dans le prolongement du colloque Judith Gautier et pour les visiteurs de Tribschen en cherchant wikisource.org puis index français// rechercher : Judith Gautier //chapitre Souvenirs // 1909 Le troisième rang du collier vous avez accès à la vie de tous les jours à Tribschen. Récit très vivant et intéressant.
    En cherchant dans essais et articles //1882 accès à Richard Wagner et son œuvre poétique depuis Rienzi jusqu’à Parsifal.

  • #1925

    Chantal et Alain
    Participant

    Bravo Anne pour ces articles passionnants. Nous étions à ces deux représentations et avons aussi beaucoup apprécié la qualité de la mise en scène et l’excellente interprétation des grands solistes et des chœurs, à l’affiche ces soirs là, tous très à l’aise dans le difficile répertoire wagnérien.
    Chantal et Alain

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